Les obligations vertes pour les nuls

janvier 03, 2019
Source:
Fordaq JT
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La filière bois commence à se mettre en ordre de marche pour profiter de la manne des obligations à caractère environnemental. C'est sans doute l'injection initiale de capitaux qui a toujours fait défaut notamment à la filière bois française, et qui semble aujourd'hui à portée de la main. Si ce n'est que pour en profiter, cette filière serait contrainte de se refonder en profondeur.

Les "green bonds" sont apparus il y a une dizaine d'années, au moment de la prise de conscience des enjeux climatiques que traduit à cette époque le Plan Climat européen, ou le Grenelle de l'environnement. Leur développement s'est accéléré autour de la COP21 et depuis, le montant global des obligations vertes émises dans le monde ne cesse de grimper, tout en ne représentant encore qu'une petite fraction de la somme globale des obligations émises dans le monde. Début 2017, la ville de Paris a donné un signal fort en émettant la plus grosse obligation environnementale du marché jusqu'alors, pour un montant de 320 millions d'euros sur 17 ans à un taux quasiment identique aux obligations d'Etat. Le contour environnemental de cette obligation est cependant assez flou : "financer des projets présentant un bénéfice environnemental et social, s'inscrivant pleinement dans les objectifs du futur plan climat de la Ville.» Il ne s'agit d'ailleurs pas seulement de générer un impact écologique: « Outre leur impact écologique, les projets concernés par cet emprunt vont aussi conduire à des avancées concrètes dans les domaines du logement et de la cohésion sociale, véritables priorités du contrat de mandature.» 

La France est actuellement un champion international des obligations vertes. Mais le lieu qui se positionne comme pôle de la finance verte dans le monde est, qui l'aurait cru, Hong Kong. La bourse de Hong Kong est la troisième d'Asie pour la capitalisation boursière, derrière Tokyo et Shanghai. Mais ces dix dernières années, c'était six fois déjà la première en termes d'introductions en bourse (IPO), devant New York. Hong Kong profite à plein de sa position de tremplin vers la Chine, ou tremplin chinois vers le monde. Pour tenir la dragée haute à New York, la bourse de Hong Kong a ouvert une branche dédiées aux nouvelles technologies, type Nasdaq. En complément, l'autorité de tutelle, HKMA, met l'accent sur la finance verte, ce qui signifie d'une part qu'elle souhaite que Hong Kong soit en pointe comme émetteur, mais aussi que cette place financière fournisse tous les outils complémentaires qui vont permettre à ce marché de se développer, à savoir : établir des critères fiables de performance environnementale via des certificats et mettre en place un système d'assurances pour les investisseurs.

Il est vrai que le marché financier mondial n'en est pas à la phase 1 des green bonds, mais à la phase 2. La phase 1 a vu apparaître par exemple en 2011 "le premier green bond spécifiquement dédié au bambou". Il s'agissait d'investir dans la culture du bambou au Nicaragua, et les émetteurs promettaient un retour sur investissement de 500 % en 15 ans, avant de faire "faux bond" quelques années plus tard.

Il y a deux écueil dans ce business. D'une part, recueillir de l'argent pour des activités qui ne sont pas vraiment profitables à l'environnement (green washing). Deuxièmement, bien centrer l'activité mais dans un domaine où la rentabilité est finalement bien aléatoire.

Il y a cependant de bonnes nouvelles, par exemple, des obligations portant sur l'optimisation énergétique du parc de grands groupes sont éligibles selon les critères admis car la réduction des émissions de gaz à effet de serre s'accompagne d'une diminution des dépenses en matière d'achat d'énergie. Mais cela est plus ou moins palpable comme on sait, en fonction des prix de l'énergie et des techniques employées. Si une entreprise donnée se résumait à une tour de logements en copropriété, le retour sur investissement se ferait attendre. Heureusement qu'il n'en est pas ainsi et que certains grands groupes sont en mesure de massifier leur investissement vert de façon cohérente et apparemment rentable.

Pour revenir au bois, on observe actuellement qu'en Scandinavie, le grand propriétaire forestier suédois Sveaskog a émis des obligations vertes début 2017, et que Stora Enso a reconfiguré l'ensemble de sa société pour se caler sur les attentes des émetteurs d'obligations vertes.

Imaginons que l'ONF émette des green bonds. Il faudrait tout d'abord que l'ONF procède comme Stora Enso à une réorganisation interne en fonction des critères de la finance verte internationale, et bien sûr, il faudrait que les investisseurs aient confiance en l'ONF, dans sa pérennité, sa capacité à mettre en oeuvre une politique qui aurait des retombées financières. Oh, le marché des obligations vertes ne demande même pas forcément des taux de rentabilité mirobolants. Il est acquis que la finance veut se verdir, ne serait-ce que pour répondre à la volonté des investisseurs humains, et par bon sens face à la catastrophe climatique en cours. Sous réserve qu'une EPIC soit seulement en mesure de lever des fonds de type 'green bond', que ferait l'ONF si elle disposait d'un coup de disons 100 millions d'euros à échéance de 15 ans ? On peut arrêter là les conjectures car la filière bois française ne fonctionne pas comme ça telle qu'elle est organisée aujourd'hui.

Par contre, ailleurs, il en va autrement, et si Philippe Siat, dans le documentaire Le temps des forêts, relève une guerre économique internationale autour de l'industrie du bois, il faut être conscient du fait que si les Français ne songent pas à se mettre en ordre de bataille pour profiter de ces nouveaux outils financiers, leurs voisins, notamment les Scandinaves, le font et que cela va avoir des retombées directes sur la France, surtout dans la mesure où les green bonds sont actuellement en plein boom et que, vu l'écart entre cette famille d'obligation et les autres, ce boom devrait perdurer. Aujourd'hui, Stora Enso, sous réserve bien sûr que la stratégie de ce groupe s'avère payante, et que d'autres global players du bois, notamment les Autrichiens actuellement partis à la conquête du monde, ne lui emboîtent le pas.

La forêt privée se plaint depuis de longues années de l'absence de capitaux pour amorcer la pompe d'une nouvelle filière française du bois. Les programmes gouvernementaux débouchent sur des fonds si peu approvisionnés qu'ils ne permettent pas de faire grand chose. Fransylva a mis en place avec succès une démarche de 'business angel' qui est une façon de drainer des capitaux vers la filière bois, mais qui reste tout de même en deçà des besoins, et qui revient à soutenir des entreprises valorisant le bois, mais pas tant à injecter massivement des capitaux en amont pour par exemple replanter, adapter la forêt française au changement climatique comme cela est devenu un enjeu vital. Seulement, comment imaginer que la propriété forestière française éparpillée puisse aller capter la manne des green bonds ?

Eh bien, on peut très bien imaginer que cela ne se passe pas sur le plan des propriétaires émiettés mais des coopératives, et surtout de l'union des coopératives, l'UCFF, sous réserve de la possibilité juridique d'une telle démarche.

Avant de balayer ce type d'options du revers de la main, il convient de se demander si elles ont été déjà prises en compte sérieusement, par exemple dans le cadre du comité stratégique de filière, saison 2. Si, d'autre part, il y a eu une évaluation de l'impact éventuel de la finance verte sur les compétiteurs directs de la filière française du bois. Imaginons le tableau: d'un côté, des groupes intégrés qui seront de plus en plus souvent propriétaires de la ressource forestière, ou qui la contrôleront d'une manière ou d'une autre, et disposerons des moyens nécessaires pour imposer leurs solutions sur les marchés. De l'autre, la filière bois française, sous-capitalisée, émiettée, bataillant comme elle peut contre les effets conjugués des sécheresses, des tempêtes, des maladies. A vrai dire, ce cliché n'est pas très éloigné du tableau actuel, mais l'écart pourrait s'aggraver. A moins que la finance verte ne vienne trop tard pour compenser les effets déjà dévastateurs du changement climatique, en matière de filière bois, mais cela reste encore à démontrer dans les faits.

Ces dix dernières années, la filière française du bois a traversé plusieurs étapes. L'été 2012, elle a été en mesure de présenter un premier plan global basé sur des injections de capitaux issues des rentrées présumées de la vente de droits d'émission. En réponse s'est déployé péniblement un modèle de gouvernance arrivé dans sa seconde jeunesse et dont on se demande comment il envisage son propre financement. L'hypothèse selon laquelle il conviendrait désormais de réfléchir à la meilleure façon de capter les financements verts internationaux mérite d'autant plus une prise en compte que ce n'est pas avec une stratégie sans moyens que la filière française du bois relèvera, comme on dit, les défis du changement climatique.

Et si, demain, les exportations de grumes françaises étaient en fait financées de plus en plus par des obligations vertes asiatiques ?