L'équation carbone des forêts

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Fordaq JT
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Avec l'INRAE, la France dispose d'un outil de la même qualité que le GIEC. Avec la conséquence que le discours en matière de conséquence du réchauffement climatique ne se fait pas, en France, à l'emporte-pièces. Tout est bien balisé sur le plan méthodologique. On ne peut pas forcément en dire autant de la strate médiatique, qui a du mal à extraire de ces études ce qui lui faut pour comprendre la situation actuelle et à en faire découdre des moyens d'action. 

Ces derniers jours, une nouvelle provenant de l'INRAE traverse la planète, la forêt amazonienne, soit plus de 6 millions de km2, est devenue émissive depuis 2010. Ce qui veut dire qu'elle contribue à l'effet de serre qui, lui-même contribue à sa destruction. La déforestation stimulée par le gouvernement actuel au Brésil n'est qu'un épiphénomène. On ne peut rien faire, dans la mesure où le monde agricole refuse de tracer systématiquement ses importations de soja. La décrue de la consommation des bois tropicaux en France ne date pas d'hier et les certifications n'y ont rien changé. L'INRAE apporte une nouvelle terrible, mais on ne peut rien faire.

On ne sait pas, d'ailleurs, ce qu'il en est de la forêt guyanaise, qui est une partie de la forêt amazonienne. Est-elle devenue émissive elle aussi, non pas à cause d'une politique de déforestation, mais à cause de l'évolution du climat qui fragilise les arbres, limite leur capacité de stockage de carbone, les fait dépérir et accroît les rejets de CO2 ? Ce serait une chose normale que de parler de la partie qui concerne directement la France, quand on parle de ces choses-là en France. La forêt guyanaise est une partie conséquente de la forêt française et en général, on est fier de consolider les 16 millions d'hectares de la forêt métropolitaine par les 8 millions d'hectares de la forêt guyanaise.

Ensuite, on se demande ce qu'il en est des forêts européennes. Moins étendues que l'Amazonie, elles sont pourtant confrontées à un phénomène analogue de pression du changement climatique. Pourtant, personne aujourd'hui n'annonce que la forêt européenne est devenue émettrice. L'INRAE a d'ailleurs publié une étude très précise sur la contribution des forêts françaises à la lutte contre le changement climatique, qui a servi de base scientifique au rapport d'Anne-Laure Cattelot sur la forêt française face au changement climatique. Problème : elle concerne notamment la France métropolitaine et elle a été réalisée avant les trois années de sécheresse qui ont frappé l'Europe depuis 2018. De fait, pour l'heure, il manque une évaluation précise de l'impact carbone de cette sécheresse de trois ans qui en ait pourrait aussi être une sécheresse durable. Peut-être que la destruction massive des épicéas, les dépérissements du hêtre et de nombreuses autres essences ne sont, au total, que des phénomènes à la marge. En fait, on ne le sait pas. Mais on a donc deux facteurs concomitants : le dépérissement probable du bon tiers des forêts françaises du côté de l'Amazonie, et les problèmes massifs de la forêt métropolitaine française depuis au moins trois ans. 

Est-ce politiquement correct de ne cesser de marteler que la forêt française est en croissance et qu'on ne récolte que la moitié des accrus, comme un mantra ? 

Ce qu'on sait, par contre, c'est ce que coûte au bas mot la reforestation. On sait que la tonne de carbone du marché a grimpée et atteint 40 euros. Ce tarif n'a rien à voir avec celui de la production d'une tonne de carbone stocké. Voici la démonstration. Dans le cadre du plan France Relance, une parcelle de 2 hectares est replantée d'environ 2000 arbres et l'apport de France Relance est de 10 000 euros, à quoi s'ajoutent 2000 euros versés par le propriétaire. La captation moyenne de chaque plant, par an, est évaluée à 5 kg d'eq CO2, car il faut compter 6 plants pour obtenir un arbre adulte dont la captation annuelle de carbone moyenne est évaluée communément à 30 kg d'eq CO2. Ce qui signifie que rien qu'en prenant en compte le programme France Relance, le coût de la tonne de CO2 captée par an est de 1 euro par kg, soit 1000 euros par tonne.

Il est 25 fois plus cher que le prix marché de la tonne de CO2 émise ! Il est donc très économique d'acheter des droits de polluer et même de compenser ses émissions de carbone au tarif de 40 euros la tonne. On n'en est pas encore là, on connaît les résistances que la plus petite taxe carbone engendre dans la société. Mais même si elle était introduite, par exemple sur la base de 40 euros la tonne, la véritable compensation resterait 25 fois plus chère. A moins que l'on stocke le carbone d'une autre manière. La forêt n'est qu'une petite partie des moyens de stockage, l'océan se charge du reste et s'acidifie rapidement avec des conséquences incalculables. Les projets de stockage industriel de carbone vont bon train. Pour l'instant, c'est la forêt qui est de loin le plus efficace aspirateur humain de carbone. Pas la forêt amazonienne, mais la forêt durable gérée, précise l'INRAE. 

Le gouffre de la compensation carbone devient encore plus manifeste quand on sait qu'avant les projets de France Relance, il y a trois ou quatre ans, lorsque l'INRAE pondait son rapport sur l'adaptation des forêts françaises au changement climatique, les parcelles actuellement à reboiser, qui sont sans doute plus nombreuses que celles actuellement financées, étaient occupées par des arbres adultes dont la captation carbone par an était au bas mot de 30 kg d'eq CO2 par arbre. Mais il s'agissait là de captation effective, par an, alors que la comptabilisation de la captation par plant est plus ou moins virtuelle. Elle est virtuelle dans le sens où il faudra attendre des années pour que les six plants qui remplacent un arbre adulte captent véritablement autant de carbone que cet arbre adulte. En d'autres termes, pour compenser le choc climatique actuel, il ne suffit pas de replanter les parcelles dévastées, mais il faut au contraire planter de nouvelles parcelles en plus, en les détournant soit de leur usage agricole, soit de leur statut de surfaces urbanisées. Le ratio entre une parcelle dévastée et les parcelles de compensation nouvelle doit encore être calculé par l'INRAE. C'est aussi important que de savoir dans quelle mesure les conclusions appliquées à la forêt amazonienne valent aussi pour la forêt guyanaise, ou la question de savoir dans quelle mesure la forêt européenne est encore un puits de carbone après trois ans de destruction entre 2018 et 2020. 

Le projet gouvernemental français est de replanter 50 millions d'arbres en 2 ans, sur les surfaces anéanties par le scolyte et la tempête, notamment. Cela fait 250 millions de kg de récupération de carbone par an, soit 250 000 tonnes de CO2/an. Pour rappel, les émissions françaises humaines sont de l'ordre de 440 millions d'eq CO2. La part de compensation carbone de cette action, si elle réussit, équivaut à 1/1760 en termes d'émissions. Et encore, il faudra des années pour rattraper la capacité de ces parcelles à stocker du carbone comme avant les trois années de sécheresse. 

L'avantage de France Relance, c'est que les chiffres sont sur la table. Mais bizarrement, dans notre monde médiatique, ce n'est pas le coût de la récupération carbone par un arbre français qui fait la chronique, mais le fait que la lointaine forêt amazonienne, pour laquelle nous ne voulons rien faire, est devenue émissive. 

Ah oui, on peut encore ajouter un autre chiffre, celui de la mobilité moyenne française, qui est d'un peu moins de 200 grammes de CO2 par kilomètre. L'arbre replanté en déboursant au bas mot 5 euros stockera statistiquement l'équivalent de 25 kilomètres de mobilité moyenne française par an. Celui qui prend sa voiture pour aller au travail et fait 25 km aller et 25 km retour par jour, eh bien, en une seule journée, il a consommé la capacité virtuelle de stockage de 2 arbres replantés par an. En arbre adulte, ça passe mieux, ça fait trois jours. 

L'équation est tellement catastrophique que l'on comprend pourquoi il est humainement préférable de marteler que la forêt française s'est considérablement accrue depuis des siècles et continue de croître tout seul, ou même, comme on le fait dans le monde de la construction bois, que l'immeuble en bois qu'on vient de construire repousse en forêt française en quelques jours. Cela s'appelle de l'écologie positive. 

Admettons qu'on se dise qu'il faut replanter un arbre par habitant français chaque année, soit 66 millions par an, et non 50 millions en deux ans. Un homme, un arbre. Le payer 5 euros, c'est jouable. Eh bien cet arbre absorberait sur l'année 25 km de mobilité moyenne de chacun d'entre nous. Une paille. Et l'on ne parle pas de compenser les émissions de l'Amazonie... Cet effort ultime n'a en fait pas grand-chose à voir avec la baisse des émissions de gaz à effet de serre, il consiste surtout à préserver ce qu'il reste de la forêt française.  

Mais on est loin de cet effort français de replanter chaque année un arbre par habitant. Pourtant, cette façon de penser et de parler aux foules existent ailleurs. En Chine, un pays très avisé dans la façon de synthétiser les idées abstraites (peu importe qu'un chat soit blanc ou gris pourvu qu'il attrape des souris), cela fait bien 20 ans que le mot d'ordre est : un arbre debout à plus de valeur qu'un arbre mort. Les replantations sont massives, et si le gouvernement chinois disait, un plant par humain, soit 1,3 milliards de plants par an, le problème ne serait pas l'acceptation de cet effort, mais plutôt la capacité réelle de l'accomplir mécaniquement. Et pourtant, l'objectif de 2018 était de planter 6,6 millions d'hectares, si on fait le calcul simpliste en multipliant par 1000 plants pour 1 hectare, on est à 5 arbres par habitant chinois. Merci la Chine !

En France, il est question de replanter 50 millions d'arbres en deux ans, avec une enveloppe de 150 millions d'euros. Un effort unique et même somme toute une chance pour adapter les forêts françaises au changement climatique. Si les plants ne meurent pas comme cela s'est vu en Allemagne en 2018, et si les essences sont bien choisies, qu'on veille aux risques d'incendie etc. on va peut-être de cette façon adapter peu à peu la forêt française au changement climatique, du moins jusqu'à un certain niveau de dérèglement, sans que la forêt métropolitaine française ne deviennent émissive. Ce serait un but louable. Dans ce contexte, financer un arbre planté par habitant au moins jusqu'en 2050 serait le minimum. Cela n'aura aucune incidence sur les émissions carbone de la France et ne contribuera pas à atteindre les objectifs de 2030 voire 2050. Mais cela coûtera environ 200 millions d'euros par an. 

Il ne s'agit donc pas de compensation carbone, mais de compensation de la destruction de la forêt par le changement climatique. Cela peut se faire par des mécanismes comme France Relance, de la relance continuelle et pérennisée, budgétisée, mais aussi par d'autres mécanismes civils. Dans le cadre de l'organisation de sa dixième édition, à Paris du 15 au 17 juillet 2021, le Forum International Bois Construction vise l'achat d'un arbre par congressiste, soit 2000 arbres à planter par la coopérative Forêt&Bois de l'Est sur la commune de Belleau au nord de Nancy. En clair, un congressiste achète un arbre à 5 euros, ce qui ne compense aucunement les émissions carbones liées à sa participation, mais remplit une fonction tout aussi importante. Car cette parcelle était destinée à une replantation dans le cadre de France Relance et la somme allouée était précisément de 5 euros par plant. En rebaptisant cette parcelle "10e Forum International Bois Construction" et en la replantant avec l'aide des congressistes, on fait le même travail d'investissement que France Relance, sur 2 hectares, alors que France Relance vise 30 000 ha (sur deux ans), et que l'aide de France Relance sera reportée sur une autre parcelle. 

Sans doute, la mobilisation citoyenne sera indispensable pour fournir l'effort nécessaire à la stabilisation de la forêt métropolitaine française, pour ne parler que d'elle. Un citoyen qui sait que la tonne d'émissions qu'il émet coûte 25 fois moins cher que celle qui la compense n'est pas en mesure de payer ses émissions à leur juste prix, mais il peut lui arriver de multiplier des compensations symboliques. Dans le cas du Forum, c'est bien beau de parler de la construction biosourcée comme d'une clé pour avancer vers la neutralisation de la construction qui pèse au bas mot 40% des émissions humaines françaises. De comprendre que, malgré tout, la filière française de construction bois et biosourcée est loin de la neutralité. Acheter un plant aujourd'hui, le voir pousser en avril 2022 à l'occasion de la 11e édition du Forum à Nancy, puis en 2024 année olympique, voire mesurer sur cette parcelle la réalité des émissions, constater la réalité de la façon dont poussent les arbres dont nous avons besoin pour construire, c'est de la pédagogie. 

Si, en plus du GIEC et de l'INRAE, la France disposait d'autres structures qui seraient capable de mesurer le bilan carbone de secteurs fortement émissifs comme l'événementiel, et si la prise de conscience citoyenne faisait en sorte, non de payer les émissions à leur juste prix marché, mais de compenser symboliquement par la contribution au maintien de notre capital forêt, un grand pas serait fait. Ce raisonnement s'applique en particulier aux JOP de 2024 à Paris. On sait que le comité olympique a l'habitude de compenser les émissions carbones, mais il n'a pas encore été question de lui demander de les compenser par la replantation de forêts en France, Guyane comprise ou non. Pourtant, les émissions engendrées par les Jeux sont à mettre sur le crédit des Français. Les émissions de l'immense chantier de construction du Village des athlètes, par exemple. Il ne suffit pas de vouloir émettre moins que les Jeux de 2012 à Londres et, au fur et à mesure que le chronomètre avance, réviser ses objectifs de réduction pour se rapprocher de la réalité. L'autre volet serait de compenser le reste des émissions induites en replantant des forêts en France. Et si le comité olympique, souverain, ne le fait pas, ou le fait à sa manière ailleurs, la compensation carbone des émissions du JOP pour financer l'adaptation des forêts françaises seraient une bonne manoeuvre, qui peut tout autant passer par le budget de l'Etat que par une démarche incitative et citoyenne qui demande cependant à être mise en place dès maintenant. Même si la quête qui se profile risque de ressembler moins à celles de ordres mendiants qu'à un trafic d'indulgences.  

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