SIBCA : un salon s'envole

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Fordaq JT
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Affluence dans les allées, longues queues pour assister aux débats et conférences, intérêt du panel d'exposants rassemblés, charme et facilité d'accès du lieu, pandémie basse, rentrée : la première édition du SIBCA, après un été climatique infernal, fait mouche et ne craint ni l'édition simultanée architect@work, ni la préparation intense de revitalisation de Batimat revenu Porte de Versailles. Il y a fort à parier que l'essai du jeudi sera transformé le vendredi et que l'affluence se prolongera jusqu'à samedi. Reste à comprendre la raison de ce succès annoncé. Vraiment, l'immobilier français se rue sur la construction décarbonée ?

On s'attendait un peu à un salon autour du label BBCA, peut-être un peu confidentiel, avec l'utilisation de la moitié de la surface d'exposition du Grand Palais Ephémère, une manifestation des amis de ce label, donc des promoteurs en haut de la liste, récompensés chaque année lors d'une manifestation comme l'an dernier au pavillon de l'Arsenal, un peu toujours les mêmes. Pourtant, au moment de la préparation, on a senti que BBCA avait mis en place une équipe de choc et professionnelle, avec un battage étonnant et finalement bien peu d'erreurs d'organisation. Dans ce cas précis, c'est essentiellement la gestion des conférences et des débats, sans doute parce que les deux plateaux du côté de la tour Eiffel ne permettaient pas de faire mieux et que l'espace manquait pour créer un auditorium sur la surface d'exposition comme le Forum Bois Construction l'a fait en juillet 2021 au même endroit. Les conditions n'étaient pas optimales, mais le programme a été chargé non stop avec des personnalités et des sujets qui ont drainé du monde. Malgré les queues entre les différentes conférences, les allées étaient plus que garnies de public, alors que c'était la première journée, et cela a continué ainsi du matin au soir. Pour une première édition, c'est un grand succès en soi.

La filière bois et les exposants biosourcés ou apparentés se sont réjouis de l'improvisation de ce village Pavillon Bois installé opportunément près de l'entrée et sur le passage vers les conférences. Les box en bois de 5 m2 sont peut-être à revoir mais au moins ils sont en bois. Et par le jeu des invitations, beaucoup de monde de cette filière bois s'est retrouvé pour la rentrée, si l'on laisse de côté la réunion de FIBois France à Lille. Une certaine effervescence plane par la proposition qui s'est dégagée apparemment de la réunion nationale de FIBois de se fondre dans une structure de filière nouvelle intégrant tous les composants, proposition relayée par la proclamation qui semble inopinée d'un Club Ambition Bois qui ressemblerait à une poursuite de la démarche ADIVbois menée par Frank Mathis, du travail impressionnant de Sarah Laroussi et de son équipe au CNDB et d'une forme de prolongement de Woodrise et du booster biosourcé avec la présente de Patrick Molinié de FCBA. Le Club Ambition Bois (soutenu seulement par le Cdifab, pas pour l'instant par le puissant FBF), comme modèle de reconstitution d'instances opérantes dans la filière bois.

Pour ce qui est de l'ambition proprement dite du monde du bois, il semble que l'accent soit mis sur ce que SIBCA précisément fait, c'est-à-dire de quitter l'entre-soi de la filière bois, d'intégrer les donneurs d'ordre, les promoteurs, les aménageurs et qui sait les collectivités et les politiques. Un club virtuellement positionné entre le SIBCA parisien et le Forum Bois Construction provincial, lui qui poursuit depuis dix ans sont objectif de francisation de la construction biosourcée, et d'élargissement vers la maîtrise d'ouvrage. Mais un club apporte autre chose qu'un salon, par exemple la formation continue, la fréquentation. Cette année, c'est le Forum Bois Construction qui s'est chargé de créer le Pavillon Bois du SIBCA, l'an prochain, ce sera certainement le Club Ambition Bois, qui vient renforcer l'élargissement national du PACTE Bois Biosourcé. Bref, avec les instruments actuels, plus un club aussi intéressant que celui que le CNDB a su former autour des visites de chantier, la construction biosourcée disposera en France d'un dispositif inégalé en Europe.

Pourquoi tant d'affluence au SIBCA ? Il faudrait pouvoir exploiter une enquête réalisée auprès des visiteurs. La première réponse évidente, c'est que le sujet plaît. Le salon bas carbone parisien de début avril avait été un flop, pourtant. On était juste à la sortie d'un tunnel pandémique. Le sujet de l'immobilier bas carbone plaît notamment au public parisien des décideurs, à cause de la RZ2020, de l'été 2022, sans doute de la demande perceptible du public qui est le client de ces décideurs. Business Immo a publié pour le salon un Baromètre Bas carbone dans l'immobilier dont les statistiques semblent indiquer ce besoin notamment des acquéreurs, des foncières...

L'autre explication est celle de la vogue, le marché de la construction biosourcée est dynamique, les carnets de commande pleins, les réalisations comme l'Arboretum, le CAO, le GPE précisément, le Village des Athlètes et autres équipements de Solidéo montrent la voie, l'intérêt est là et la curiosité aussi.

Enfin, le terme de bas carbone recouvre aussi la basse consommation d'énergie, à un moment où les prix s'envolent. Est-ce que la construction bas carbone telle qu'elle se présente au SIBCA va être la solution pour l'immobilier de demain ? Difficile à dire. Ce qu'on constate sur ce salon, c'est que les exposants ne penchent pas vers un système constructif clairement en rupture, on voit par exemple peu de paille et peu de pisé. Un visiteur a du mal à se forger une idée de la façon de faire et cela témoigne aussi du désarroi des décideurs de l'immobilier.

Peut-être que les visiteurs sont venus chercher quelque chose qu'ils n'ont pas trouvé. Peut-être aussi que certains d'entre eux viennent à cause de gros problèmes qui se profilent, les coûts, la remise en cause profonde de l'immobilier, et que là aussi, cette première édition ne leur apportera que des ébauches de solution.

Car quand on discute un peu avec les acteurs de la construction, les perspectives ne sont pas roses du tout. Après les JOP, que se passera-t-il ? Déjà en ce moment, malgré des cadences de travail effrénées, la rentabilité n'est pas là, les prix des matières, des délais de livraison et beaucoup d'autres problèmes entraînés par le profond changement de paradigme occidental rebattent les cartes. On sait que le marché n'est plus la construction neuve, que c'est un aberration en tant que telle, mais on ne sait pas comment on va faire concrètement avec le "patrimoine bâti" qui a l'air d'autant plus obsolète qu'il est neuf. Les modèles sont ceux du 20e siècle, un petit coût d'ITI ou d'ITE, et pas le modèle seul envisageable, qui est de conserver les maçonneries existantes pour la structure et l'inertie abritée, et d'empiéter largement sur l'espace public pour créer des avants-ouvrages de filtration bioclimatique. Les modèles sont plus ou moins disponibles chez des gens comme Arp Astrance mais justement, le salon SIBCA n'est pas à ce jour une extension d'Arp Astrance.

Comme les plants du Pavillon Bois peinent à survivre après leur passage au salon Produrable également extrêmement couru, il semble clair que la demande de changement est là dans le public, la conscience de ne plus pouvoir continuer ainsi. Mais la réponse n'est pas là. A force de traîner des pieds, l'immobilier a accusé un retard qui semble le rendre incapable de répondre aux attentes. En plus, avec la pandémie et le prolongement beaucoup trop long de la RT2012 toujours défalquée pour les logements, de très mauvaises habitudes se sont installées et à force de traiter les alternatives comme des cache-sexes expérimentaux, on en arrive à une forme de perplexité. Et à des aberrations, comme dans le baromètre où une bonne partie des acteurs sondés estime pouvoir atteindre la neutralité carbone en 2030. Pourquoi pas 2024 ? Ce type de réponses qui prouve surtout le contraire.

Est-ce que le monde de l'immobilier est capable de se ressaisir ? Il ne fait pas particulièrement preuve de flexibilité. Ni d'une grande appétence pour l'expérimentation. Par contre, c'est un milieu puissant, qui a profondément transformé notre espace de vie au cours des dernières décennies et qui s'apprête par exemple à recommencer à construire des hautes tours à Paris, comme si de rien n'était. Avec sa puissance, il peut passer en force, faire du maquillage carbone comme il l'a fait jusqu'à présent en rajoutant un peu de mascara. Sous le vernis, la date limite ne s'en fera que plus sentir.

Ce dont il ressort que le jeu n'est pas de faire des courbettes pour attirer l'attention d'un promoteur. La réalité, c'est que le monde de l'immobilier est au bout du rouleau. Il est grand temps qu'il descende de son estrade et vienne se former à ce qui se passe tout en bas, ce qu'on appelle la frugalité. Dans ce sens, il existe aujourd'hui une forme d'équilibre entre la puissance sociétale du milieu de l'immobilier, et la puissance pratique du monde de la construction alternative. Aux événements comme le salon SIBCA et le congrès Forum, et au club Ambition Bois pour profiter de cette parité et faire avancer les choses le plus vite possible. Sans oublier la mouvance de la publication Topophile. Sinon, il va se passer ce qu'on constate chez les jeunes diplômés d'élite, une désaffection radicale.

Car les milléniums, ce sont ceux qui vont prendre de plein fouet la catastrophe climatique. Il va falloir faire des efforts pour les entraîner à s'endetter à vie pour acquérir des biens invivables.

 

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