Savoir-travailler à Perthes

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Fordaq JT
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Près de Melun, dans le 77, à Perthes, une école maternelle en bois a ouvert ses portes à la rentrée et fascine tout le monde. Une jeune agence de jeunes architectes, TRACKS, s'invite avec un coup de maître dans l'univers de l'architecture bois. Indépendamment de l'indéniable talent et acharnement de la maîtrise d'oeuvre, il y a aussi le travail de la maîtrise d'ouvrage, et de l'entreprise des lots bois, notamment Lifteam. 

A 7 km de Melun, Perthes est à la fois un vieux bourg du Gâtinais, avec ses vieux bâtiments et son église du 12e siècle qui met tout sous la tutelle des ABF à 500 mètres à la ronde. Et une sorte de village dortoir dans la mouvance de Paris. A côté de la mairie, un bâtiment beau comme une image d'Epinal, l'école primaire s'étend de plain-pied en préfa béton vers arbres, l'espace ne manque pas. Parallèlement, fermant la cour, une école maternelle avait été montée en fibrociment, pas seulement pour la toiture mais aussi pour les parois. Plus ça vieillissait et moins cela semblait raisonnable. Ou trouver l'argent pour une nouvelle école ? Le maire Alain Chambron, a bien repéré une aide d'un million d'euros dans le cadre d'un plan régional pour l'énergie positive. De son côté, le parc régional du Gâtinais, et son architecte et animatrice Ann Carer, ont drainé près de 500 000 euros par le plan chaleur tout en contribuant à la rédaction d'un programme exigeant. Finalement, il a été possible de boucler un budget d'un peu plus de 2 millions d'euros. La jeune agence parisienne TRACKS s'est imposée avec un projet nourri de l'approche esthétique du bardage bois accompli par l'agence AAVP en 2011 pour l'école Casarès à St Denis, mais aussi le travail d'Encore Heureux pour les cinémas d'Albi. Moïse Boucherie, l'un des jeunes associés de Tracks, a travaillé trois ans chez Vincent Parreira d'AAVP. Car ce n'est pas encore à l'école qu'on apprend à manier le bois dans la construction. 

La démarche de Tracks est logique : un projet biosourcé ancré dans le terroir, avec du bois et du chanvre. Des salles de classe qui sont comme des maisons acollées, à l'image des maisons du bourg. Plutôt une idée de maison, tant le bardage à bâtons rompus, qui suit la ligne de pente d'une toiture à 45°, dessine une maison comme un enfant pourrait le faire, simple, iconique, graphique. L'école maternelle sera une succession de petites maisons, et le bardage ajouré diagonal devra se prolonger sur le toit. S'ajoutent de grandes baies vitrées, des circulations élargies par les sas d'entrée dans les classes, à l'intérieur desquelles ce volume dessine à nouveau une maison. Simple, efficace, magnifique. 

La maîtrise d'ouvrage sera séduite après un premier moment de recul. L'idée est de bâtir le corps nouveau comme la barre horizontale du T, en terrain occupé, puis de démolir la barre verticale du T au dernier moment, afin d'assurer une continuité d'usage. Une intervention en site occupé qui invite à recourir au bois en préfabrication. Mais le premier appel d'offres en lots séparés est infructeux et des doutes se font jour sur la maturité de l'agence. Lors de l'oral du deuxième appel d'offres, une entreprise n'a-t-elle pas souligné que le bardage claire-voie en diagonale est non réglementaire ? Va-t-il falloir réduire le volume, abaisser le toit et donc détruire l'effet à bâtons rompus de la façade ? Les jeunes architectes vont connaître le baptême du feu à tout point de vue. La surtoiture en bardage ajouré saute, entre autres, au profit du zinc qui sécurise le maître d'ouvrage.

Lifteam va répondre avec succès au second appel d'offres, et sur 4 lots dont celui de la toiture et étanchéité, sous-traité mais lui assurant une bonne maîtrise du clos-couvert. La laine de bois et certains écrans sont variantés. Habitué à prendre sous son aile des jeunes talents, Lifteam repense le projet en phase EXE et cherche les possibilités d'optimisation structurelle, comme ces poutres faîtières en accent circonflexe qui vont permettre de tapisser complètement en dalles de fibragglo les rampants à 45° des salles de classe. Ou d'autres contributions pro-actives entre le BE de Lausanne et l'agence, afin de masquer des fixations et d'éliminer les points de rétention d'eau. 

Il va falloir pré-fabriquer au maximum pour livrer dans les temps, soit à la rentrée 2018, en 10 mois. Cette échéance sera encore plus prégnante dans la dernière ligne droite estivale, après une tempête qui a entraîné la fermeture définitive de l'ancienne maternelle en fibrociment. La préfabrication et le montage d'ouvrages en bois s'imposent également par l'intervention en site occupé. Le corps enseignant ne mentionnera des nuisances que le jour où le coulage de la dalle induira une intervention longue de "l'hélicoptère". Les enfants assistent à la construction de leur école, une école dessinée à leur échelle. Chaque salle de classe reflète à l'intérieur le volume d'une maison à toiture bi-pan, le coup de maître de l'agence étant l'idée de redessiner une maison dans la maison, servant de placards et de sas d'entrée. 

Tout ce qui a l'air si simple, si beau et si facile est en fait le fruit d'un long combat. Il fait mauvais presque tout le temps et c'est la mauvaise saison. En façade, l'approche diagonale est sauvée dès lors que le bois n'est plus envisagé que comme un parement, l'essentiel de la protection de l'ouvrage étant assumé par le pare-pluie. Dans le cas présent, la préfabrication réduit l'exposition nue au maximum, mais la question de l'évolution dans le temps reste posée un peu comme pour tous les complexes constitués de lames de bardage ajourées et de pare-pluie? On est face au problème récurrent de l'intérêt des prescripteurs pour l'ajourage et une liberté d'expression, et les réserves quant à la pérennité du complexe facce aux intempéries. Perthes sera un marqueur des possibilités réelles, à contrôler dans la durée. Les lames qui évitent soigneusement tout point de rétention d'eau ne sont pas protégées en partie supérieure, ce qui leur donne une grand légèreté et contribuera sciemment à leur vieillissement équilibré. Il s'agit tout de même de mélèze de Sibérie sur lequel a été appliqué un saturateur de pré-grisaillement. Au cas où, les parements à claire-voie sont conçus de façon modulaire pour simplifier un remplacement à long terme. La préfabrication conçue en phase études par l'agence TRACKS a permis d'optimiser les fixations cachées. La pose des éléments à bâtons rompus est pointue et cela se joue au millimètre.

Si les lames de parement pointent le ciel sans être chapeautées, il n'en va pas de même du pare-pluie qui bénéficie d'une couverture débordante de 10 cm en partie haute. Par ailleurs, le pare-pluie se prolonge sous le zinc de la toiture, à la fois par nécessité de chantier, pour assurer la protection à la pluie avant la pose du zinc, et comme sécurité supplémentaire au cas où, un jour, le zinc ferait ponctuellement défaut, ce qui peut arriver notamment à l'occasion d'un choc quelconque. Le risque enveloppe de ce magnifique écrin est, selon Moïse Boucherie de TRACKS, contrôlé. 

Les parois des classes étaient initialement prévues en brut avec des panneaux OSB couvrant l'isolant qui devait initialement être en chanvre local. Mais il aurait fallu l'expédier en Vendée pour fabriquer l'isolant proprement dit, puis idéalement l'acheminer en Savoie pour la pré-fabrication. En plus, le coût global aurait été supérieur de 2 euros/m2 par rapport à de la laine de bois que Lifteam pouvait sourcer localement en AuRA. Quant à l'OSB apparent en séparatif de classes, ce fut 'njet'. Une performance PF 1/2h est requise dans ces configurations. Toutes les parois intérieures ont été habillées de plaques de plâtre, finalement pas plus mal pour la luminosité, d'autant que l'on en a profité pour en faire des parois effaçables. Quant aux plafonds à 45° en dalles de fibragglo nouvelle génération, à spaghettis fins, l'angle important posait problème et il a fallu se rabattre sur des dalles de 75 mm avec face cachées en laine de roche. Les préaux exhibent de belles charpentes évoquant un peu le marché de Milly-la-Forêt, une couverture en polycarbonate mettant le tout en lumière. La lumière s'engouffre d'ailleurs par d'immenses baies vitrées double securit. Mais pas pare-balle ! Il se pourrait qu'un jour s'impose à la faveur d'un décret l'option bunker avec des zones de confinement pour les élèves, et tant pis pour le bois, la dentelle, le rapport à la nature, au parce du Gâtinais... Pour l'instant, on n'en est pas encore là malgré des préconisations et l'architecture bois est ce qu'elle est. 

L'agence avait envisagé d'utiliser partiellement la toiture à 45° comme grenier à plaquettes pour alimenter la chaudière par une vis sans fin, chaudière qui va d'ailleurs chauffer également l'école primaire et les autres bâtiments communaux. Lifteam avait déjà prévu de caser à cette fin des planchers mixtes O'portune pour soutenir le poids de plaquettes. Mais le bureau de contrôle ne l'entendit pas de cette oreille, il faut un coupe-feu de 2 heures. En dernier ressort, et selon le bon sens, les camions déchargent les plaquettes du parc régional dans une fosse en béton et la vis fait remonter les plaquettes vers la chaudière logée dans l'une des maisons. La chaleur est transmise par une ventilation double flux. Tout cela a entraîné le rachat d'un bout de terrain et aussi la création d'un potager pédagogique. Ann Carer, architecte du Parc régional, est intervenue en amont pour aider au financement, mais aussi pour border la performance environnementale à tout point de vue, y compris la gestion de la propreté du chantier. Et bien sûr l'équipement en chaufferie bois pour exploiter davantage les ressources du Parc. 

Bilan provisoire : les amateurs avisés de Barbizon et de Milly-la-Forêt vont pouvoir faire des excursions à Perthes pour voir, voire dessiner l'école, à moins que l'agencement des lieux ne soit utilisé comme prévu pour proposer des animations, avec une surface de 200 m2 d'un seul tenant couvert. Au coeur d'un bourg minéral, imitant un peu la ligne de ses toits bas et la compacité, le bois s'est imposé, sans doute grâce à l'effet initial de la maison du Parc du Gâtinais qui fonctionne en catalyseur de projets pour les communes de la région. L'école est bio-sourcée et chauffée avec de l'énergie renouvelable locale. Par contre, pour ce qui est d'une approche en circuit court, ce n'est pas encore ça. Le fibragglo et les plaques de plâtres sont des produits locaux, mais pas le bois : mélèze de Sibérie, épicéa pour les poutres en BLC. De toute façon, il n'y a pas de filière de transformation locale, pas de scierie en IDF, pas de production de BLC. Quant au bois, c'est surtout du feuillu que l'on trouve dans la région, et il est sous-exploité. Cette belle école lance en fait le défi de refaire un jour quelque chose d'aussi vernaculaire et sensible, mais avec les matériaux du coin, dont le bois qui y pousse. Aux portes d'une mégapole de 8 millions d'habitants, il n'est pas fou de penser qu'un jour se constituera de quoi réaliser des ouvrages constructifs en bois en circuit court. Enfin, on peut s'interroger dans ce contexte sur la nature des parois synthétiques qui font une bonne partie de l'enveloppe de fait d'une construction dite bois. 

Photo : Guillaume Amat

 

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