Le Pacte Vert et la filière bois

Source:
Fordaq JT
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La filière est-elle en ordre de marche pour capter la manne du « Green deal » ? Les organisations professionnelles bougent-elles, la France s’engage-t-elle pour imprimer le mouvement ? Interview d’Andreas Kleinschmit von Lengefeld, Directeur des Opérations Internationales de FCBA.

Question : A la fin de l’année dernière, la commission européenne a présenté son Pacte Vert. En gros, il s’agit d’aider massivement le financement de la transition écologique. S’agit-il d’une opportunité pour la filière européenne du bois ?

Andreas Kleinschmit : Evidemment ! Nos points d’entrée sont, dans l’ordre, le développement d’une industrie et d’une économie circulaire, d’une construction efficience en termes d’énergie et de gestion des ressources, de protection de la biodiversité et bien sûr le développement des énergies renouvelables. En particulier, le Pacte Vert va aller de pair avec plusieurs initiatives et stratégies comme la (bio)-économie circulaire, ou la définition d’une nouvelle stratégie en matière de forêts européennes, qui devrait prendre appui sur la stratégie biodiversité 2030.

Fordaq : Cela ne fait-il pas planer le risque d’une sanctuarisation des forêts ?

Andreas Kleinschmit : Cette crainte est réelle et trouve son expression dans les prises de position d’organismes comme EOS-OES, CEI Bois ou Le Club du Bois (tous deux en partenariat avec EPF), à Bruxelles, qui insistent sur l’importance de maintenir une accessibilité à la ressource forestière. Ils jouent leur rôle de groupe de pression défendant les intérêts de l’industrie de transformation, dans un contexte dont on a peu conscience en France et dans les différents pays de l’Union. A Bruxelles, face à des représentants un peu éparpillés et peu dotés de la filière bois, ce sont souvent les ONG internationales qui donnent le ton dès qu’il est question de forêts.

Fordaq : Que faire ?

Andreas Kleinschmit : Le Pacte Vert est une opportunité « historique » pour la forêt européenne, et intervient il est vrai à minuit moins cinq, à un moment où l’existence même de la forêt européenne est remis en cause par de multiples phénomènes, comme par exemple les tempêtes, les attaques de scolytes, les espèces invasives. Potentiellement, nous pouvons capter enfin les moyens indispensables pour sauver la forêt, l’adapter et développer une filière de transformation vertueuse. Jamais sans doute nous n’avons disposé d’une telle opportunité. Mais la filière européenne du bois n’est pas en ordre de bataille, elle est loin de disposer d’une structure opérationnelle qui lui permettrait de la saisir. On comprend pourquoi quand on observe les difficultés rencontrées par la filière bois française pour s’unir dans le passé. A l’échelle de l’Europe, comment concilier les attentes, par exemple, d’une sylviculture scandinave et d’une sylviculture méditerranéenne ?

Fordaq : Tout de même, les représentations faîtières des filières bois allemandes et autrichiennes viennent de publier une déclaration commune au sujet du Pacte Vert/green deal.

Andreas Kleinschmit : C’est un bon début. La déclaration s’en tient aux grands principes et rien ne s’opposait sans doute à ce qu’elle soit cosignée par toutes les autres organisations faîtières des filières bois nationales de l’Europe, si ce n’est la difficulté de ces différentes filières à agir de façon concertée. Cela dit, rien ne s’oppose à ce que les autres pays européens s’associent à cette déclaration germanique dans les jours qui suivent, pour lui donner plus de poids.

Fordaq : Les déclarations sont une chose. Capter les moyens financiers pour sauver la forêt européenne face au dérèglement climatique en est une autre.

Andreas Kleinschmit : C’est en grande partie une question d’ingénierie bruxelloise. Les filières nationales sont beaucoup trop tournées vers le marché national de quelques pays, vers leurs différends au sein de la filière et parfois quand même la compétition avec les filières concurrentes. Elles n’ont parfois même pas conscience à quel point ce qui se joue à Bruxelles demande une expertise opérationnelle forte. Pour l’heure, deux grandes options s’esquissent. La première serait le rapprochement à Bruxelles de toutes les représentations européennes des organisations professionnelles en rapport avec la filière bois : CEI Bois (industrie du bois), OES (scieries), EPF (panneaux), FEBO (négoce du bois), Eustafor (forêts publiques), CEPF (forestiers privés). Depuis une quinzaine d’années, CEI Bois, OES et EPF se sont rapprochés pour créer Le Club du Bois, en prise directe avec les eurodéputés. La seconde piste, c’est que chaque pays d’Europe s’engage au niveau national en désignant leurs référents européens pour toute sa filière bois.

Fordaq: Qu’est ce qui a le plus de chances de marcher ?

Andreas Kleinschmit : a priori, ce serait la réunion de toutes les fédérations européennes relatives à la filière bois et la création d’une représentation relative à l’ensemble de la chaîne de valeur. Cependant, dans la mesure où ces fédérations émanent de fédérations professionnelles nationales qui ne défendent pas la filière bois dans son ensemble, mais plutôt leurs intérêts bien compris, le rapprochement au niveau européen des représentants de la forêt et de ceux de l’industrie ne s’est pas fait tout au long de ces années malgré l’initiative du Club du Bois. A l’inverse, l’initiative commune de l’Allemagne et de l’Autriche montre que les choses avancent en matière d’unification des filières bois nationales. Si on prend l’exemple de la France, un gros travail a été accompli ces dernières années en matière de gouvernance. La France pourrait faire partie, avec l’Autriche et l’Allemagne, des moteurs d’une approche complémentaire qui viserait à constituer une « task force » Pacte Vert par pays et plutôt par filière bois nationale. Car ce qui est d’une importance stratégique, c’est qu’il existe un relais direct entre Bruxelles et les filières nationales. On a bien vu que cette approche a très bien fonctionné à l’occasion des négociations autour du Brexit. En tout cas, je ne vois pas de troisième voie, tandis que les filières bois de l’Europe font aujourd’hui face à une urgence absolue, à la fois à cause des conséquences patentes du changement climatique, qui s’accélère, et des moyens potentiellement mis sur la table à l’échelle de l’Europe. Organisée telle qu’elle est aujourd’hui, la filière bois européenne risque fort de passer à côté de cette opportunité.

Fordaq : En admettant qu’une telle « task force » soit mise en place, comment devrait-elle procéder au juste ?

Andreas Kleinschmit : Sur le plan logistique, les moyens d’interconnexion sont disponibles. La question principale est plutôt de savoir comment hiérarchiser notre approche, et d’éviter des impasses. Clairement, il me semble qu’il convient de faire comme le font actuellement les filières bois d’autres pays européen en Scandinavie ou en Europe Centrale, à savoir de mettre l’accent sur la construction. Certes, dans plusieurs pays d’Europe, la part de la construction bois est un peu plus élevée et elle progresse dans des conditions favorables. Mais en France, la Veille Economique Mutualisée ne vient-elle pas de confirmer qu’un tiers de la valeur ajoutée de toute la filière bois française vient de la mise en œuvre de produits à base de bois dans le Bâtiment ? Aujourd’hui, la construction est en train de creuser notre tombe en matière de climat, alors qu’elle représente la meilleure façon de stocker à long terme du carbone, via les matériaux de construction biosourcés. Telle quelle, la plus luxuriante forêt européenne parvient à peine à compenser les émissions massives du monde de la construction. Et pourtant, avec le bois et les biosourcés, la construction permettrait de bâtir à partir de la forêt cette seconde forêt qui prolonge le stockage du CO2 tout en permettant à la forêt replantée régénérée de jouer pleinement son rôle d’aspirateur de carbone, via la photosynthèse. Il ne s’agit pas de négliger les autres aspects de la filière bois, mais de concentrer ses forces sur le secteur où nos chances de progrès sont les plus fortes. Un secteur qui se trouve interconnecté avec quasiment tous les secteurs d’activité de la filière bois. Cela peut paraître naïf dans un pays comme la France, où la construction bois et biosourcée peine tant à percer face aux filières maçonnées. D’autant qu’il reste encore beaucoup à faire pour développer des solutions biosourcées qui permettront de supporter les conditions de vie dégradées engendrées à court terme par le choc climatique. Aujourd’hui, le Bâtiment est à la fois la lanterne rouge de la transition écologique, et le fer de lance évident du développement économique de la filière bois en Europe. Demain, en valorisant mieux nos feuillus dans la construction et l’aménagement, il pourrait en être autrement. Dès maintenant, dans le contexte de crise de l’épicé européen, il serait opportun de créer un axe franco-suisse-allemand pour innover dans le domaine de la transformation des feuillus et développer de nouveaux produits et matériaux.  

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