La revanche de Julius Natterer

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Jonas Tophoven Fordaq
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La revanche de Julius NattererL’histoire de la construction bois européenne récente n’a pas encore été écrite. Et pourtant ce serait un ouvrage plein de suspense. L’un des personnages clé fut le professeur Natterer à l’EPFL de Lausanne, dans la mesure où il a jeté quasiment seul les bases techniques de cette discipline. Et pourtant, dès le début, il a adopté des positions contraires à l’évolution industrielle de ce secteur. Il y a donc eu d’autres acteurs moins connus mais plus efficaces, par exemple un Claude Weisrock en France, chantre du lamellé-collé, ou un Hans Hundegger qui a été capable de penser la coïncidence de bois collés standardisés et de machine de taille à commande numérique.

Julius Natterer et son collège Roland Schweitzer ont marqué durablement l’histoire de la construction bois par leurs travaux, leurs constructions, leur formation d’ingénieurs bois au niveau international. Mais il a perdu la partie face à l’évolution industrielle de la construction bois, qui s’est dirigée vers le bois collé. Il n’en était pas dupe et sa fin de carrière, puis le début de la retraite, furent amers. Plus tard, ses émules l’ont honoré mais le marché n’en a pas changé. Compte tenu de l’emballement climatique, Julius Natterer est tout de même décédé en ayant conscience que ses prises de position concernant le coût carbone des ouvrages n’avaient pas été vaines et qu’elles correspondent parfaitement aux interrogations d’aujourd’hui.

Les faux-fuyants et le déni depuis la conférence de Rio en 1992 ont mobilisé les architectes français réunis autour du manifeste de la Frugalité heureuse et créative, une variante de la réorientation du marché de la construction vers les bois locaux, régionaux ou nationaux. Même si Alain Bornarel est le technicien du trio d’origine, son approche n’est pas tant dédiée à la technique de construction bois qu’à des considérations domotiques générales. De même, tout en étant un grand praticien de la construction bois, Philippe Madec défend une approche d’architecte mâtinée de l’approche sociologique d’un Bouchain. Quant à Dominique Gauzin Müller, son travail transcende également les questions techniques, depuis sa description sociale de la filière de construction bois au Vorarlberg.

Et voici qu’en 2022, le Forum Bois Construction, après avoir honoré Julius Natterer et commémoré comme il se doit sa disparition, se voit reprocher de ne pas prendre en compte l’héritage intellectuel du maître. Ce qui se comprend puisque ce forum a vocation de refléter au plus près ce qui se passe, et non de défendre une doctrine. Parallèlement, l’émergence de la Frugalité chez les nouveaux architectes a conduit le Forum, dans cette visée précise, à la mettre en lumière et à la confronter cette année aux autres mouvements alternatifs européens.

Cette conjonction fait apparaître que la pensée de Natterer apporte à la frugalité un substrat technique qui lui manquait encore, tandis que la frugalité européenne offre à Julius Natterer une plateforme qui lui faisait défaut de son vivant. Mais le ciment de tout cela, comme le révèle la 12e édition du Forum, c’est la pratique concrète d’acteurs établis, de sorte que l’on n’est pas face à une doctrine mais plutôt à un courant de pensée désormais profondément ancré dans la pratique.

Reste à savoir si ce courant bénéficie d’une surreprésentation indue au Forum, ou pas ? L’atelier A3 était centré sur la mise en pratique des concepts de la Frugalité heureuse par Florin Wallyn pour l’agence Béal& Blanckaert et cette démarche était flanquée par un ouvrage dédié à la pratique frugale en Hauts de France. Petit à petit, avec l’aide de la grande publicatrice Dominique Gauzin Müller, chaque région française va disposer d’un recueil dédié, ma foi complémentaire aux publications du Prix National de la Construction Bois dont DGM a longtemps été la marraine. De fait, il n’y a pas de ligne de front marquée, plutôt une perméance aux idées frugales, contrée par la loi d’airain de la réalité du marché.

En complément de l’atelier A3 du jeudi, l’atelier A5 du vendredi mettait en avant la construction avec des bois moins transformés, donc avec moins de BLC, de LVL, de BMR, de panneaux de process. Il a fallu attendre 12 éditions pour oser un atelier qui coupe l’herbe sous le pied des organisateurs fort contents de bénéficier de l’appui permanent de l’industrie européenne du bois. Il a fallu que Johannes Natterer, fils de Julius, gâche un peu la cérémonie du Forum à Nancy en 2022 pour que les organisateurs relèvent le gant et programment cet atelier. D’un autre côté, compte tenu la focalisation du Forum sur les conséquences de la crise climatique et l’impact actif du monde de la construction, il était loisible d’écouter Johannes Natterer détailler les coûts émissifs de production de bois d’ingénierie.

Johannes Natterer abonde dans le sens de l’offensive actuelle de la filière béton contre le bois. Ce sont exactement les arguments employés, le bois perd l’intérêt de son stockage de carbone par les émissions de sa transformation. Pour le moment, la filière bois européenne ne réagit pas, ce n’est pas son style. Et pourtant il faudrait argumenter et mesurer, comme cela se fait dans les FDES d’ailleurs. La présentation du professeur à l’EPFL, basée sur des données suisses, est un premier aperçu de la question qui concerne le coût carbone réel des solutions constructives avec le bois. Le Forum lève un peu le voile sur quelque chose qui demande des précisions, sans quoi l’idée de lutter contre la catastrophe climatique par la construction bois devient de la propagande.

D’un autre côté, les architectes présents à la tribune de l’atelier A5 ne sont pas des ayatollahs du bois brut sans colle. Edmond Decker a toujours privilégié le bois brut par sa double pratique d’architecte et de forestier. Christophe Aubertin et Studiolada sont partis sur l’exploration des ressources formelles de structures à base de sciages standard massifs, mais l’agence y ajoute beaucoup d’autres choses et c’est vraiment une bonne conjonction de circonstances que le Forum Bois Construction revienne tous les deux ans dans la ville de Studiolada, comme pour s’inspirer.

Quand l’atelier a été monté, il a fallu s’apercevoir que les intervenants étaient tous des hommes parfois âgés, comme si ce thème état un truc masculin. Il y avait quelque chose qui cloche, et de fait, sur le tard, Véronique Klimine a livré des documents sur une demi-pension livrée récemment, et qui correspond parfaitement au sujet, non seulement sur le plan technique, mais avec cette griffe architecturale particulière. Simplement, on se rend compte que ce sujet l’intéresse moins que le bien-être scolaire. Le recours au bois peu transformé n’est pas une fin en soi mais un moyen de créer un espace adapté.

De fait, depuis l’entrée en matière de Johannes Natterer, l’atelier A5 a glissé vers la question de l’architecture. Il n’y a pas de comparatif émissif révélé pour tous les projets présentés. D’un côté, le sujet est encore trop nouveau, de l’autre, les piliers de la construction bois française comme Studiolada ou Véronique Klimine sont déjà ailleurs et plus précisément dans l’architecture. Mais l’atelier n’est pas encore terminé, que les deux dernières présentations transcendent la question du bois peu transformé en partant dans une autre direction.

Julie Herrgott est une habituée du Forum comme Véronique Klimine. Son implantation est rurale et comme Véronique, elle n’aime pas trop les considérations théoriques. Pour elle, il suffit de se baisser, son pays dispose de tout ce qu’il faut pour construire, il n’y a quasiment rien à inventer. Emouvante retenue alors que bien sûr, la pratique de l’agence Herrgott&Farabosc est décisive par sa rigueur en termes de démarche. Il y a un regard sur la pratique et une progression de la pratique qui reste malheureusement original. Que les architectes français allant plus loin que cette agence se manifestent ! Bien sûr, l’approche de Julie Herrgott n’est pas isolée, on trouve pas loin dans l’Ain un Etienne Mégard et au Forum beaucoup d’architectes dans la même veine. D’ailleurs Julie Herrgott ne se met pas en avant. Et tout cela est fort sympathique.

L’atelier A5 a déjà tenu ses promesses, et voilà qu’arrive en conclusion Dominique Molard. C’est le couronnement à tous points de vue, on revient véritablement vers le sujet initial émissif et technique, et vers la faible transformation ici patente. Et ce qui est enthousiasmant, c’est qu’on n’assiste pas à la lubie tardive d’un élève de Natterer bien remplacé par son fils Edouard, mais à quelque chose de complètement détonnant qui est en train de faire l’unanimité ! Le projet est tellement fou que chaque étape demande une grande solidarité de moyens, et Dominique Molard a réussi à l’obtenir. Il intervient au moment où s’achèvent justement la construction de prototypes qui sont déjà de grands ouvrages en eux-mêmes. Aller jusque-là est déjà inouï, mais il l’a fait et jubile. Il ne s’agit déjà plus de discuter les bons ou mauvais côtés du bois peu transformé face au bois d’ingénierie, une fois de plus, on est déjà ailleurs ! Le stent de Dominique Molard, c’est la pensée constructive bois en acte, et il n’y a plus aucune raison de la stopper. C’est comme si Julius Natterer était encore là, avec le même raisonnement technique et global.  

Mais là encore, l’histoire de la construction bois est en train de nous remettre un peu de suspense, car au moment où Dominique Molard à Montbrison trouve une solution pour utiliser les gros sapins, au sud de Massif Central, Thébault en trouve une autre, radicalement opposée mais pas forcément antagoniste. Le LVL de sapin pectiné. Ce bois d’ingénierie émissif ! Les gros sapins de France suffiront-ils pour transformer les rêves de Molard et de Thébault à la fois ? Va savoir si un prochain Forum ne montrera pas une convergence entre l’approche brute de Molard et l’efficacité du LVL pour reprendre certaines charges dans les multiples configurations auxquels le fondateur d’Archipente destine son approche Stent, unique au monde.

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