Jean-Luc Sandoz, théorie et pratique

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Fordaq JT
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En avril dernier, il avait surpris en redoutant, dans les colonnes de Batirama, un déconfinement en surrégime, alors que tout était encore à l’arrêt, comme jamais. C’est pourtant bien ce qui s’est produit, comme le signale Yasmina, son épouse, fin juillet 2020 : « Nous subissons une forte croissance car tous les dossiers rendus avant et pendant le COVID ont été remportés. La rançon du succès, c’est qu’il nous faut embaucher à tour de bras et renforcer nos relations avec nos fournisseurs », ajoutant « Je pense que le COVID a généré une prise de conscience notamment sur le vivre mieux, le confort architectural, la présence de produits naturels pour notre bien-être, la qualité... »

Voilà des années que le problème principal de Jean-Luc Sandoz, c’est le recrutement, afin de maîtriser une croissance exceptionnelle. C’est qu’il a toujours été là avant les autres et en faisant les choses autrement. Rubner et la famille Charmasson placent leurs pions pour saisir les opportunités des chantiers olympiques ? Lifteam, l’entité construction bois de la nébuleuse Sandoz, y a déjà fêté, et mémorablement, ses dix ans d’existence. Si Jean-Luc Sandoz crée Lifteam Romandie en 2018, faut-il y voir la marque d’un serial entrepreneur qui va lifteamer le monde entier ? A quand Lifteam Belgique, Lifteam Luxembourg, Lifteam Québec pour l’Amérique du Nord, Lifteam Guyane pour l’Amérique du Sud ? Doit-on conclure de son implantation romande qu’il va bientôt se passer quelque chose de fort dans cette région, à l’image du Vortex pour lequel Ecotim a fourni à peu près l’équivalent d’un an d’activité industrielle, et qui signe en beauté le point de départ de Lifteam Romandie ? Ou bien le développement du groupe CBS-Lifteam ne suit-il pas un chemin plus subtil ? Car le Jurassien Jean-Luc Sandoz, qui réside à Lausanne, connaît cette ville et cette région depuis des décennies. C’est là qu’il a créé il y a 30 ans le bureau d’études CBS, auquel s’adjoint quelques années plus tard CBT, T pour Technologies, plus spécialement tourné vers « la caractérisation du bois par technologies non destructives ». Mais jusqu’en 2018, pas d’activité établie de constructeur en Suisse. D’ailleurs, devenir constructeur bois à part entière ne semblait alors pas vraiment dans ses desseins. Simplement, l’élève et assistant du grand Julius Natterer à l’EPFL de Lausanne a compris assez vite que le marché DACH (Allemagne, Autriche, Suisse) lui resterait fermé, même si ce Français maîtrise l’allemand, si le site du groupe est aujourd’hui l’un des rares sites de constructeur bois français lisible en allemand, et même en quatre langues (anglais, allemand, espagnol, français).

Il y a 30 ans, on avait assez vite fait le tour du marché de l’ingénierie bois en Suisse romande. C’était l’époque où même en zone DACH, les instituts de formation supérieure au métier d’ingénieur bois en étaient à se regrouper pour développer une manifestation annuelle permettant de fournir un minimum de visibilité à leurs diplômés sans emplois (ce qui deviendra le Forum IHF de Garmisch, puis d’Innsbruck). Sept ans après la création de CBT, une fois bien lancée la technologie non-destructive pour les poteaux bois en service, Jean-Luc Sandoz accomplit son premier saut de puce, en installant un site de production industriel de systèmes constructifs en bois en Savoie, baptisé Ecotim. Que s’est-il passé ? Entre temps, l’ingénieur a optimisé et déposé toute une série de solutions techniques, à la fois pour les charpentes, les planchers, les façades… CBS est en mesure de calculer et de concevoir ces ouvrages, mais leur prescription est aléatoire car chaque constructeur fabrique à sa manière et à des prix variables. Fabriquer industriellement ces ouvrages élégants s’inscrit donc dans le droit fil de leur conception, même si l’ingénieur franchit là une ligne, comme on ne cessera de lui reprocher. D’une part, il s’approprie des solutions qui existaient parfois déjà sur le papier, faisaient plus ou moins partie du registre technique disponible, même si le contexte de l’époque, tout juste émergent, en faisait des options très virtuelles et hors marché de fait. D’autre part, CBS-CBT quittait sa case de BE pour devenir également un fournisseur, ce qui était parfois vu comme un mélange des genres.

CBS-CBT est devenu entre temps un des BE bois européens les plus pointus. Quant à la gamme des solutions techniques produite par Ecotim, elle tranche par son sens du design, qui va jusqu’à la désignation et la présentation. Dans un monde de constructeurs bois qui ont souvent tendance à se prendre à tort pour des architectes, l’approche de Jean-Luc Sandoz détonait tellement qu’elle ne pouvait faire que des jaloux. Parallèlement, l’ingénieur français avait mis le doigt dans un engrenage qui aurait fait reculer plus d’un. Suspecté de privilégier comme BE ses propres solutions, et de capter la valeur ajoutée des constructeurs bois, Jean-Luc Sandoz a été comme contraint de créer une structure de mise en œuvre. Le choix de l’inconfort, car tout de suite, Lifteam a été confronté à la réalité française du statut de sous-traitant. Que n’était-il pas resté tranquillement BE en Suisse ? D’un autre côté, le groupe CBS-Lifteam a fait là une expérience précieuse à la fois pour l’industriel Ecotim et pour le BE CBS. Quant à Lifteam, sortir de la position de sous-traitant a vite constitué un objectif prioritaire. Si ce n’est que malgré les multiples déclarations de constructeurs bois français, le passage au statut de contractant général s’annonce tout de même souvent plus difficile à faire qu’à dire. Surtout dans un pays comme la France. Qu’à cela ne tienne ! L’essentiel n’est pas de devenir forcément entreprise générale, mais de s’arranger pour survivre.

Autour de 2015, le groupe fait l’expérience de ce que c’est que d’être un constructeur bois en France. C’est-à-dire, un type d’entreprise où les meilleurs des meilleurs semblent devoir passer inexorablement, à un moment ou à un autre, par la case dépôt de bilan. Lifteam y échappe, sans doute par la diversité des activités et des implantations du groupe. Mais comme les autres, le constructeur bois subit la fonte brutale du carnet de commande, et des marges. Jean-Luc Sandoz fait aussi l’expérience inverse, qui suivra bientôt, et qui sera tout aussi douloureuse : l’explosion de l’activité, avec des marges qui se reconstituent petit à petit, mais sur un marché de l’emploi sinistré.

Comme un sportif de haut niveau, l’ingénieur et sa grande équipe ont encaissé et tenu bon, portés également par une envie de toujours inventer du nouveau, ne pas faire comme tout le monde. La liste de ces innovations au quotidien serait trop longue et remonterait trop loin. Par exemple, Lifteam est le premier à expérimenter le LVL de hêtre Baubuche de Pollmeier à grande échelle, avec l’architecte Boris Schneider, dès 2015, avec toutes les difficultés qui s’ensuivent immanquablement pour un pionnier. Le traitement autoclave noir, les peintures silicates… le groupe est perpétuellement à l’affût. Il tarde un peu à prendre le tournant du bois local, tant Jean-Luc Sandoz, l’assistant de l’EPFL, garde en mémoire les performances techniques inégalées de l’épicéa par rapport à son poids, et tant il s’est fait une religion d’alléger les structures, de leur apporter une finesse presque métallique, en misant sur du bois de hautes performances mécaniques. Les systèmes fabriqués par Ecotim ne tolèrent aucune imperfection et leur flux invite à sourcer le meilleur bois d’Europe d’où qu’il vienne. Et pourtant, Jean-Luc Sandoz n’hésite pas à faire, aux dernières Assises du Douglas, un plaidoyer pour cette essence d’avenir.

Pour sûr, CBS-Lifteam aimerait border un système de maison ou de logement aussi bien que sa dalle O’portune. Quelque chose de maîtrisé de bout en bout, à tous les points de vue, et notamment celui de la performance acoustique. En quelque sorte, faire le métier de l’architecte en plus des autres, et il ne manquerait plus que celui de promoteur. Mais là aussi, on se fourvoie, la trajectoire de Jean-Luc Sandoz n’est pas aussi droite et implacable. L’ingénieur choisit plutôt de travailler étroitement avec de jeunes agences, LA Architecture, Boris Schneider, Tracks... Il profite de l’arrivée sur le marché d’une nouvelle génération d’architectes, qui veulent et savent manier le bois d’emblée. De même, on pourrait dire que la chance sourit aux audacieux, dans le sens où le boom actuel, et sans doute enfin durable de la construction bois en France et ailleurs, incite les majors et les promoteurs à faire sortir les constructeurs de leur rôle de sous-traitants opprimés. Le groupe CBS-Lifteam est un atout majeur aux compétences multiples, excellent BE, site de production re-né encore plus performant d’un incendie dévastateur, entreprise de mise en œuvre implantée, dotée d’un portefeuille de référence extrêmement diversifié et brillant, prouvant également une mobilité géographique croissante.

Le groupe CBS-Lifteam ferait enrager littéralement le monde français de la construction bois, à tous les niveaux, si c’était un cas isolé dans une configuration de domination, ce qui est loin d’être le cas. Mais il a tout de même le don d’irriter car il ne cesse de franchir des lignes. L’une des plus récentes, c’est la construction bois de moyenne hauteur, domaine jusqu’ici plus ou moins réservé à une poignée d’entreprises et un petit nombre de grands fournisseurs. L’intervention gagnante de Lifteam sur le Palazzo Méridia de Nice a changé la donne. Le petit monde français de la construction bois sait que CBS a pris une part importante à l’étude de ce bâtiment tertiaire record. Il ne peut qu’admirer l’approche maîtrisée d’un chantier qui se paye le luxe de pratiquer le bois français à une échelle inédite et qui plus est dans le registre haute-technologie. Lifteam a géré parfaitement le flux tendu sur un chantier calamiteux et, loin de copier un savoir-faire technique d’ailleurs peu diffusé jusque-là, aligne toute une série d’innovations et de petites trouvailles. De cette façon, les collaborateurs de Jean-Luc Sandoz ont sans doute trouvé le meilleur moyen de lui souhaiter un bon anniversaire.

Lifteam aurait très bien pu échouer au Palazzo, avec toutes les lourdes conséquences financières qui s’ensuivent. Il y a eu une part de risque, comme dans toute l’histoire du groupe. Des risques à vrai dire élevés, mais auquel le groupe semble avoir appris à répondre par une forme de culture interne en perpétuel renouvellement. C’est pourquoi l’on peut s’attendre et se réjouir de voir le sportif Jean-Luc Sandoz nous réserver d’autres belles surprises pour la décennie décisive qui s’amorce, où la construction bois devrait en principe devenir la norme, à condition qu’il y ait encore du bois pour construire. Car il se peut bien qu’au-delà de la personnalité de Jean-Luc Sandoz, ce soit toute son équipe qui ait désormais acquis un esprit d’entreprise dérangeant, mais séduisant et singulier.    

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Didier Goy
Parcours remarquable et exemplaire, riche d'enseignements pour de jeunes entrepreneurs tentés par l'aventure industrielle de la construction bois. Bravo!