Ishigami et la charpente

Source:
Fordaq JT
Visites:
769
  • text size

A l'heure de la Biennale d'architecture de Venise où le thème général est "Freespace", espace libre ou libre-espace, La Fondation cartier pour l'art contemporain met en valeur à Paris le travail de l'architecte japonais Junya Ishigami autour de la notion de Freeing Architecture (décidément, la loi pour la défense de la langue française n'est plus du tout appliquée). Tout le monde a compris qu'il s'agit de libérer l'architecture et la coïcidence des deux événements, doublée de la loi ELAN, semble indiquer que l'architecture est coincée, muselée, engoncée dans ses règles ou celles qui lui sont assignées. De fait, les propositions d'Ishigami sont décapantes et cela vaut aussi pour la charpente.

Ishigami ne court pas l'E+C-, le Bream et tutti quanti. Son approche écologique est illustré par des projets radicaux dont la volonté de proximité avec la nature est manifeste. Mais ses oeuvres articulent son propos d'une façon tout à fait inédite. Premièrement, il ne s'agit pas de produire une réponse reproductible et générique. Deuxièmement, il n'a a pas de matériau fétiche et renouvelable. Toutefois, on remarque un usage sélectif des matériaux, tantôt le béton armé, tantôt l'acier, tantôt le bois, aussi. Mais ce n'est pas pour toucher à tout ou décliner un concept en fonction des matériaux. 

Ishigami était l'une des révélations de la Biennale de Venise en 2010. A l'époque, il pouvait illustrer son approche par des bâtiments univertitaires à structure métallique. Depuis, que de chemin accompli ! D'ailleurs, pas mal de projets sont en cours et s'étirent sur de longues années. Parmi eux il y a cette idée de rassembler de vieilles charpentes menacées de démolition à différents endroits du Japon, pour les réinstaller dans un ensemble resserré, curieusement à destination de personnes âgées atteintes de démence. Les charpentes sont mises à nu, revêtues de la couverture d'origine et dotées de parois vitrée. Pour l'instant, Ishigami collectionne les vieilles charpentes un peu de le même manière dont il a répertorié les arbres d'une forêt pour les replanter dans un champ tout près. La maquette exposée crée elle-même une impression saisissante en matière de construction bois. On dirait un vieux village organique passé au scanner dans le cadre de l'inscription au patrimoine mondial de l'humanité. 

En France, on utilise le bois de vieilles charpentes, au mieux, pour le brosser, le teinter, le traiter et le revendre en revêtement mural. En Europe, les vieilles charpentes agricoles finissent souvent brûlées. L'avantage du Japon, c'est que ces charpentes sont le plus souvent de petites dimensions, donc assez faciles à transporter. Sur le plan technique, et c'est récurrent chez Ishigami, la baie est traitée de façon originale. Cette fois, ce sont les parois entières couplées avec un faible écartement entre les maisons. Sous ce labyrinthe de toit, transparence totale, sans doute pour des raisons cliniques. Les surfaces assignées aux patients sont régulières et fonction de la taille du tatami. Il est quand même intéressant de voir Ishigami rassembler la mémoire architecturale du Japon au profit d'un espace médical créé pour ceux qui perdent la mémoire. 

Pas facile de s'inspirer d'Ishigami même si la démence se répand avec la même vitesse ici que là-bas. Mais à l'heure où se créent notamment à Paris des logements de standing à toiture inclinée sans plus un centimètre cube de bois, en conséquence directe de l'arrêt du Conseil d'Etat au sujet du décret de mars 2010, cela peut être inspirant de contempler un projet qui place la charpente au coeur. Pas la fermette, au demeurant. Des charpentes simples, qui s'affranchissent largement du BLC, de l'OSB, du BMA, BMR, CLT. C'est comme ça avec Ishigami, le message saute à la figure après-coup, par exemple quand il utilise la terre ferme comme coffrage. Ici, le message architectural n'est pas seulement le réemploi, la mémoire, mais cette capacité de faire du beau avec des sciages simples, pas du kapla, pas du modulaire. Si on prenait les dimensions du projet pour les reproduire en France, le coût serait bas pour ce qui concerne la matière première et sa transformation. A défaut d'un espace médical, l'approche d'Ishigami peut s'adapter, au contraire, à un centre d'éveil. Cela peut se faire en bois local avec des essences locales et en transformation locale, avec des charpentiers locaux. Ce ne sera pas la première fois que le Japon et sa façon d'utiliser le bois auront inspiré des architectes français. 

Postez un commentaire