Le bambou, face cachée du bois

Source:
Fordaq JT
Visites:
492
  • text size

La culture durable du bambou est sans doute l'un des meilleurs atouts de la nature conte le choc climatique, y compris en ce qui concerne ses conséquences sociales dans les régions particulièrement exposées. Mais la filière tarde à se structurer. La filière bois, qui peine à s'organiser comme celles, industrielles, du béton, de l'acier , du PVC ou de l'aluminium, voire de la brique, apparaît comme très évoluée par rapport à celle du bambou, et peut lui apporter beaucoup. Peu importe s'il ne s'agit pas précisément de bois sur le plan botanique.

Dans le cadre des discussions récentes autour de la COP24 qui a eu lieu en Pologne, la Chine s'est associée à d'autres organismes des Nations Unies ont publié un communiqué commun estimant que le bambou est une solution oubliée de ce sommet. Pour les signataires, il s'agissait de prendre en compte les ressources naturelles dans les discussions sur le climat. En fait, les ressources naturelles forestières n'étaient pas absentes, même si elles étaient controversées avec une remise en cause de la biomasse bois. Or, les Chinois, malgré leur 55 millions d'hectares reboisés, s'associent aux représentants internationaux des pays "pauvres" pour demander la prise en compte du bambou comme facteur de baisse des émissions de CO2. En d'autres termes, le bambou n'est pas suffisamment envisagé comme réponse aux défis climatiques actuels. Selon le communiqué qui se réfère à une étude de Nature Conservancy, les ressources naturelles, soit le bois, les biosourcés divers et le bambou pourraient contribuer jusqu'à 35% aux objectifs d'émission globaux de 2030, mais les négociations ne les prennent guère en considération, ou au moins n'y consacrent que très peu de débats. Il est vrai que la fin de l'exploitation du charbon pose d'autres problèmes à tous. Au fond, les signataires du communiqué reprochent à la COP24 une vision trop centrée sur l'occident. Car le bambou est l'arme climatique des pays émergents. Et il dérange un peu car il est sans doute nettement plus performant en termes de réduction des émissions que le bois. Admettons qu'un pays décide de développer une filière forte locale de bambou. Si la contribution du bambou est valorisée correctement, elle peut la faire valoir au niveau international, tout en développant une économie locale. Mieux le bambou sera valorisé en termes de carbone, et mieux seront compensées les émissions qui proviennent, comme dans le cas de la Chine, du charbon. Comme la Chine et l'Inde sont incriminés comme principaux responsables actuels de la nouvelle progression du taux de CO2 dans l'atmosphère, il est important pour eux de pouvoir mettre dans la balance la contribution du bambou. En Chine, on estime que les plantations couvrent 5 millions d'hectares, c'est à la fois peu et énorme. Peu parce que la zone potentielle du bambou frise les 200 millions d'hectares. Enorme car la filière bambou chinoise occupe 10 millions de personnes et pèse tout de même 30 milliards de dollars en CA.

Malgré une première édition d'une biennale de l'architecture en bambou à Baoxi en Chine en 2016, qui s'est en quelque sorte prolongée par la présence du bambou et de certains de ses concepteurs (Vietnam) à la Biennale d'architecture de Venise en 2018, la construction en bambou cherche encore ses marques, et si l'on regarde le long chemin parcouru jusqu'ici dans le monde par la filière construction bois pourtant portée par des pays hautement industrialisés et riches, on comprend que ça ne viendra pas tout seul en un claquement de doigt.

En construction, en Chine, la présence la plus spectaculaire du bambou se situe dans le domaine des échafaudages. Il y a vingt ans, on pensait que le bambou ne tarderait pas à être remplacé par des échafaudages occidentaux à base d'acier galvanisé, mais non, voici que les tours les plus hautes, dépassant 400 m, ont été construites avec recours à des échafaudages en bambou. Dans une ville comme Hong Kong, par exemple, les échafaudages en bambou sont partout. Les échafaudeurs et leurs équipes qualifiées se transmettent apparemment leur savoir-faire en famille, ainsi que leur capacité à défier le vertige. Mais surtout leur extrême vitesse d'intervention. Le bambou n'est pas une solution de recours, un pis-aller dangereux, mais la réponse locale la plus adaptée et certainement la moins émissive.

Mais en restant sur l'exemple de Hong Kong, il se trouve que ces échafaudages servent à bâtir essentiellement des ouvrages en béton qui montent toujours plus haut et dans lesquels s'entassent assez souvent des populations déshéritées disposant à peine de la surface d'un lit. Les terrains appartiennent tous à l'autorité de tutelle qui les vend aux enchères pour des baux emphythéotiques de 50 ans. Certes, les franges côtières adaptées à la construction sont étroites et souvent gagnées sur la mer. Très vite, ça monte très raide et comme on n'est pas à Rio, il n'y a pas de favelas. Le bois ne peut aucunement rivaliser avec le béton, d'ailleurs il est quasiment inexistant en construction dans cette région au demeurant très humide.

En théorie, le bambou pourrait constituer une option pour développer de l'habitat peu émissif et économique, notamment sur les versants abrupts. Mais à la différence des Philippines qui expérimentent, quoique timidement, l'emploi du bambou pour la construction d'habitats économiques, rien ne se fait encore à Hong Kong qui pourtant est au fait des enjeux climatiques que la ville subit de plein fouet, et répercute au plus haut niveau dans ses orientations stratégiques en matière de politique financière. C'est comme si les tours d'habitations en béton fondamentalement inadaptées faisaient plus joli dans le paysage en rappelant les grandes tours tertiaires.

Il n'empêche qu'en prélude de la construction tout juste achevée du nouvel opéra, où l'on retrouve comme dans un écrin, au centre de l'atrium, un petit pavillon en bois mis en exergue et bâti sans clous, juste par assemblages traditionnels tenon-mortaise, un opéra provisoire a séjourné des mois durants, construit entièrement en bambou. Un peu comme le Théâtre Ephémère de la Comédie Française il y a quelques années à Paris.

Le bambou, ça fait pauvre, ça fait traditionnel, ethnique, et puis ça ne permet pas de monter à 400 m, sauf en s'appuyant sur les versants des collines. Mais l'an passé, à Hong Kong, le typhon a soufflé si fort que les tours ont vibré, et des fenêtres ont cédé. Le modèle occidental des tours en béton avec ce qu'elles véhiculent comme signes de puissance ne va pas être remplécé de sitôt. Reste la question des mal-logés et l'option du développement d'un habitat à coût modique et peu émissif, exploitant les irrégularités du terrain et préservant les espaces naturels, ou au moins permettant de les restituer sans trop de difficultés. Ce que la filière bois occidantale ne parvient pas bien à faire chez elle, à savoir combiner la vertu de la faible émissivité et la performance économique au service des populations sans ressources, voilà qu'elle pourrait peut-être contribuer à l'implémenter là où pousse le bambou, notamment le moso. Pour l'heure, ce dialogue est très peu développé. Côté architectes, il y a les Global Awards for Sustanaible Architecture, et plus récemment le prix Fibra. la certification FSC a étendu son action au bambou depuis plusieurs années déjà. Mais il manque les centres de formation supérieure à la construction en bambou, une filière de transformation qui se résume encore en grande partie à celle du pionnier néerlandais Moso, un marché au sens où nous l'entendons, avec des produits de construction qui atteignent au moins un certain degré de standardisation. Même si une étude d'impact a relevé la performance d'une construction européenne en bambou nécéssairement importé de loin, le bambou et la construction en bambou ne sont pas vraiment notre problème à nous autres Européens qui tentont de valoriser la forêt. Mais il faut convenir que c'est une vraie question ailleurs. Et la position de la Chine est intéressante sur ce plan, car la Chine est à la fois un acteur majeur du bois et du bambou. De même qu'il s'agit sans doute de l'acteur idéal pour évaluer les complémentarités du bois et du bambou dans la construction.

Postez un commentaire