Offensive contre le bois énergie

Source:
Fordaq JT
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En principe, il ne va rien se passer et même, la reformulation des objectifs énergétiques de l'UE à l'horizon de 2030 devrait être perçue par la filière du bois-énergie, notamment française, comme une incitation. Une incitation dont l'impact reste à évaluer au regard de celui du prix actuel du gaz et des énergies fossiles. Il n'en demeure pas moins que cette filière est en ce moment la cible d'une attaque bien menée dont on se demande si l'objectif n'est pas plutôt envisagé à moyen terme, dans une perspective de sape de la filière bois-énergie aux yeux d'un grand public européen largement urbanisé et paniqué par le changement climatique. 

Il ne se passera sans doute rien car demain, le Parlement Européen ne devrait pas, si l'on se réfère aux équilibres politiques, valider un amendement porté par les Verts, les Socialistes et la Gauche, soit 292 députés pour une majorité de 751. Il faudrait que les trois formations votent en bloc, plus 84 députés, si l'on part d'une configuration où tous les députés votent. Il y a tout de même un risque, dans la mesure où l'opinion publique a été alertée et que des scientifiques ont signé un appel. Plus de 650 scientifiques du monde entier, qui reprennent donc en coeur la crainte de voir les arbres d'Europe coupés pour être brûlés. Déjà que l'opinion publique n'aime pas trop que l'on coupe les arbres...

Petit rappel des faits. L'Europe a formulé une directive Climat qui a été relayée en France par le Grenelle. Parmi les objectifs juridiquement contraingants figuraient les parts de marché que devaient atteindre dans les différents pays de l'UE les énergies renouvelables. L'objectif européen moyen était de 20% mais cet objectif était modulé selon les pays et pour la France, il était majoré, il fallait atteindre 23% en 2020, rappellons-le. Le point d'étape de l'an dernier a indiqué que l'on se trouve juste autour de 16% en France, soit loin du compte, mais aussi, que d'autres pays compensent la faible performance actuelle des retardataires et qu'il est encore tout à fait possible de remplir les objectifs juridiquement contraignants du Plan Climat si tout le monde se donne un coup de collier. Au fait, et si la France n'y arrivait pas ? Le constat s'établirait à partir de 2021, les démarches s'engageraient progressivement, mais à terme, oui, il se pourrait bien que la France écope d'une amende avec des pénalités journalières, comme cela a déjà été le cas dans le cadre de la pollution des eaux en Bretagne. 

Depuis le Plan Climat il y a eu la COP21, puis 22. L'automne dernier, Bruxelles a décidé de relever les objectifs pour la période de 2020-2030. Cette fois, le but à atteindre est collectif, sans ventilation modulée par pays. Les négociations autour de ces nouveaux objectifs ont fourni l'occasion à un puissant groupe bruxellois d'ONG (WWF, Birdlife, FERN) de remettre en cause la filière du bois énergie. Birdlife a demandé que l'on ne brûle plus des billons de plus de 10 cm de diamètre. Levée de bouclier de la profession, qui s'interrogea à juste titre sur la façon de déterminer un tel diamètre. La commission n'a pas suivi. Lors des discussions au sein du conseil environnement, ENVI, une proposition limitant le recours au bois ronds a été présentée par un député européen, et à nouveau rejetée. Mais celle-ci figure parmi le millier des amendements possible que le Parlement validera ou non demain. En substance, il s'agit de ne pas prendre en compte, dans les objectifs, l'énergie renouvelable générée à partir de bois ronds ou de souches. 

En fait, le texte qui est mis à l'approbation se garde bien de préciser quoi que ce soit en matière de produits de base du bois énergie. Cette absence de précision est interprétée par les opposants comme une ouverture qui pourrait permettre à l'avenir à la filière de couper des arbres pour en faire du bois énergie. Il s'agit là d'un vieil argument conforté par les démonstrations de puissants broyeurs parfois américains sur les salons spécialisés, ou par les insinuations des filières concurrentes du bois énergie comme le bois matériau par exemple. La pratique montre que le marché du bois énergie ne peut pas fonctionner strictement selon le principe de cascading, même si cet objectif est souhaitable. Il arrive même, comme chez Biosyl à Cosne-sur-Loire, que la production de pellets se fasse à partir de bois rond de chêne qui ne trouve pas d'autre débouché.

Les opposants au bois énergie veulent soit empêcher spécifiquement ce genre de pratiques, soit introduire une incertitude juridique dans le débat, car les termes anglais de stemwood and stumps ne sont pas juridiquement étayés, laissent donc la porte ouverte à des interprétations, y compris celle maximaliste qui consisterait à exclure le bois énergie à base de bois tout court, y compris dans le cadre d'une démarche de cascading avec sciage, transformation et valorisation des connexes. 

Les opposants au bois énergie privilégient spécifiquement l'éolien et le solaire. Il va de soi que sortir la biomasse du plan européen change la donne du tout au tout. Probablement, l'amendement ne sera pas voté, Bruxelles décrètera pour 2030 des objectifs renforcés, un peu comme lors de la COP21 qui a bien occulté les difficultés européennes - et surtout françaises - pour remplir les objectifs à l'horizon du 31 décembre 2020. 

Pour le reste, l'AEBIOM, organisation européenne faîtière dont le SER est le référent français, a développé une réponse circonstanciée signée le 11 janvier par son secrétaire général Jean-Marc Jossart et en ligne sur le site EURACTIV.com, immédiatement contré par un long réquisitoire d'une grande virulence par Alex Mason, en charge des énergies renouvelables chez WWF. Le lien vers l'appel avec la liste provisoire des signataires, si on la survole, frappe par l'absence relative de noms à consonnance francophone. Et même si on remonte du côté des opposants, on tombe à grand peine, de ce point de vue-là, sur une Blanche Weber du Mouvement Ecologique... Luxembourgeois. Ce n'est pas anodin, car la Grande-Bretagne est confrontée à des modèles de politique énergétique renouvelable sensiblement différents des nôtres. La Grande Bretagne en instance de Brexit, d'ailleurs. S'ajoute aussi la part anglo-saxonne américaine, qui se juge suffisamment compétente pour prendre part à ce débat européen, en considérant sans doute qu'il a une incidence globale. En France, les énergies renouvelables peuvent s'appuyer à ce jour sur un large consensus, estime-t-on au SER. Côté biomasse, la question sensible n'est pas de brûler du bois rond, comme on le formule à Bruxelles, mais plutôt de juguler les émissions polluantes. C'est pourquoi Alexandre Roesch, le délégué général du SER, insiste sur le label Flamme Verte : "Nous avons retiré les modèles 5 étoiles au profit des seuls modèles à 6 ou 7 étoiles", explique-t-il. Quant à la directive à venir, il attire l'attention sur le retard français, notamment en termes d'utilisation d'ENR pour la production de chaleur. Il faudra quasiment doubler la mise d'ici 2030. Et ce alors que les incitations sont bien trop faibles. Le fonds chaleur est doté de 200 millions d'euros par an, les listes d'attentes s'allongent, il faudrait 500 millions. 

La filière bois énergie européenne est présentée par ses détracteurs comme une hydre puissante, mais l'est-elle vraiment ? Un jour, dans ce monde de folle médiatisation, une nouvelle offensive encore plus puissante ne pourrait-elle pas sérieusement affecter tout le dispositif mis en place depuis le Grenelle en France ? En fait, même si l'amendement était voté demain, le texte final devrait encore être débattu avec le Conseil européen et d'ores et déjà, côté Commission européenne, le commissaire européen Canete, délégué au climat et à l'énergie, s'est prononcé contre une telle restriction explicite du bois rond. Par ailleurs, face à l'appel ati bois énergie qui recueille apparemment désormais plus de 700 signatures de scientifiques plus ou moins diplômés, le camp pro aurait reçu le soutien de 63 chercheurs. Il y a dans tout ceci ce que l'on désigne comme l'effet loupe bruxellois, la tempête dans un verre d'eau. Comme dans le cas du LULUCF, d'ailleurs, qui a à peine effleuré la filière française du bois. 

Une chose est donc le battage médiatique bruxellois, mais une autre la validité de directives européennes pour ce qui concerne les objectifs fixés, dans la pratique française. Le juge de paix étant un peu la mesure de CO2 dans l'atmosphère, qui malheureusement affiche à nouveau des progressions inquiétantes.  

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